Brève histoire du Tafsîr

Du vivant du Prophète

Le tafsir, ou exégèse du Coran, a commencé du vivant du Prophète. En effet, un des rôles de celui-ci était précisément d’expliciter le Texte sacré, par les mots, mais aussi et surtout par les actes. Le Coran déclare à ce sujet :
« Nous avons fait descendre sur toi le Rappel pour que tu exposes clairement aux hommes ce qui a été révélé à leur intention. Peut-être réfléchiront-ils ! » (An-Nahl 16: 44)

Néanmoins, on ne sait pas dans quelle mesure le Prophète passait du temps à gloser le Coran. Les textes directement explicatifs du Coran attribués au Prophète représentent en environ 5 pourcents de l’héritage textuel employé dans le tafsir. Mais la plus grande part de l’interprétation prophétique est indirecte : elle est diffuse dans les actions et les paroles de l’Envoyé de Dieu, c’est-à-dire le hadith.

Les textes des compagnons, représentent entre 25 et 30 pourcents de cette même littérture. Le reste est attribué à la génération succédant aux compagnons, les successeurs (tâbi‘în).

Il convient de signaler que de nombreux faits n’avaient pas besoin d’être expliqués du vivant du Prophète. Car les compagnons n’ignoraient pas le contexte général de la révélation, pas plus qu’ils n’ignoraient la langue arabe et le lexique coranique. Il n’est donc pas étonnant de ne pas retrouver de telles explications de la bouche de l’Envoyé de Dieu.

Celui-ci intervenait en revanche pour lever des ambiguïtés. A ce titre, un exemple célèbre est souvent mentionné. Il concerne le verset suivant : « Ceux qui croient et ne ternissent pas leur foi par de l’iniquité, ceux-là sont en sécurité et ils sont bien dirigés. » (Al-An‘âm 6 : 82) En entendant ce verset, certains croyants furent très affectés. Car qui peut prétendre ne commettre aucun injustice ? Le Prophète leur déclara pour préciser le sens du texte : « N’avez-vous pas lu la déclaration de Luqman, « En vérité, l’associationnisme est une grande iniquité » ?

Il convient ici d’indiquer que la démarche des compagnons, dans l’apprentissage du Coran, ne se limitait pas à mémoriser le texte, ni même à se renseigner sur son sens. Il s’agissait pour eux de mettre en pratique ce qu’ils apprenaient avant d’aller plus loin.

As-Sulami (m. 75 AH), un des commentateurs du Coran, rapporte à ce sujet : « Les compagnons du Prophète nous ont dit qu’ils allaient s’instruire du texte auprès de l’Envoyé de Dieu, et qu’ils n’excédaient pas dix versets avant de savoir ce que ceux-ci comportaient de science et de mise en pratique. » Nous avons ainsi appris le Coran conjointement à la science et à l’action. »

La période des compagnons

Un fait important est que les compagnons interprétaient le Coran du vivant même du Prophète, et que celui-ci ne s’y opposait pas, même s’ils leur signalaient leur erreur le cas échéant. Voici un exemple célèbre d’interprétation.

Le Prophète avait envoyé ‘Amr Ibn Al-‘As en expédition. Par un matin extrêmement froid, il se leva en état d’impureté nécessitant de faire ses grandes ablutions. Il raconte : « Je craignis de concourir à ma perte en me lavant. Je décidai donc de pratiquer l’ablution à sec. Je me levai ensuite et dirigeait la prière de l’aube avec mes compagnons. Quand nous arrivâmes à la Mecque, je rapportai ce fait au Prophète. Il m’interpela : « Tu as dirigé la prière de tes compagnons en état de grande impureté ? » – « Oui, répondis-je, j’ai fait un rêve avec écoulement durant une nuit extrêmement froide et j’ai craint pour ma personne à l’idée de me laver à grande eau ! Et je me suis souvenu de la parole de Dieu : « Ne causez pas votre propre mort, Dieu est miséricordieux à votre égard. » (An-Nisâ’ 4 : 29) Alors, j’ai fait mon ablution à sec, puis j’ai prié. » L’Envoyé de Dieu ria et ne commenta pas.

On rapporte peu de texte d’interprétation des quatre califes, exception faite de ‘Ali. Le fait est que les trois premiers sont morts relativement tôt et que la connaissance du texte était encore très répandue. C’est ce qu’indique Al-Suyûtî : « Dix personnes sont connues pour  leur science en matière de tafsîr parmi les compagnons : les quatre califes bien guidés, Abd Allah Ibn Mas‘ûd, Abd Allah Ibn ‘Abbas, Ubay Ibn Ka‘ab, Zayd Ibn Thâbit, Abû Mûsa al-Ash‘âri et ‘Abd Allah Ibn Zubayr… » (Tafsîr al Jalalayn, 239)

Al-Suyûtî omet de mentionner notamment Anas Ibn Mâlik et Aisha.

En matière d’exégèse coranique, le plus célèbre compagnon est sans conteste Ibn ‘Abbâs. Abd Allah Ibn Umar déclara à son sujet :  » Ibn ‘Abbâs est le plus instruit de toute cette communauté quant à la révélation faite au prophète Muhammad. »De fait le Prophète lui-même invoqua pour Ibn ‘Abbas en ces termes : « Ô mon Dieu,  Accorde-lui la connaissance du Livre et la Sagesse. » Dans une autre version mentionnée par Al-Bukhârî, il déclare : « Ô mon Dieu, Accorde-lui la connaissance de la religion et de l’interprétation. » (Al-Bukhari)
Ce célèbre interprète du Coran disait du texte sacré : « L’exégèse du Coran revêt quatre aspects : l’un connu des arabes à travers la langue ; l’autre que nul n’a de bonne raison de ne pas connaitre ; l’autre que ne connaissent que les savants ; et l’autre enfin que ne connait que Dieu. »

Dans sa jeunesse, Ibn ‘Abbâs avait l’habitude d’accompagner le Prophète. Il était son cousin, et sa tante, Maymûna, était l’épouse de l’Envoyé de Dieu.
Il était tenu en haute estime par les compagnons en dépit de son jeune âge (il n’avait que treize ans lorsque le prophète est mort). Umar le laissait assister aux réunions des anciens compagnons.

Un autre nom important est celui de ‘Abd Allah Ibn Mas‘ûd. Celui-ci était l’un des tout premiers convertis à l’islam. Il est selon certain le sixième compagnon du Prophète chronologiquement. Il fut aussi le premier à réciter le Coran publiquement après le Prophète. N’ayant pas la protection d’un clan, cela lui valut de se faire rouer de coups. Il fut plus tard un des scribes de l’Envoyé de Dieu. Du fait de ce compagnonnage précoce et assidu du Prophète, il avait une grande connaissance du Coran. Il déclara lui-même un jour : « Par Celui en dehors de qui il n’est point de dieu, il n’est de sourate du Livre de Dieu dont je ne sache le lieu de révélation ; et il n’est de verset dont je ne connaisse la cause de la révélation. Si j’étais informé qu’il est sur terre quelqu’un de plus instruit du Coran que moi en un lieu accessible en chameau, j’irais à lui. »

Les récits d’Ibn ‘Abbâs, ainsi que ceux de ‘Abd Allah Ibn Mas‘ûd, Ali Ibn Abî Tâlib et Ubay Ibn Ka’ab, sont les plus nombreux de la littérature du tafsîr. Chacun d’eux a légué des centres d’apprentissage et formé de nombreuses personnes.

La période des successeurs

La génération suivant les compagnons ajouta les interprétations de ces derniers à celle du Prophète. Par conséquent, les sources d’interprétations du Coran se résumèrent au Coran, aux paroles du Prophète transmises par les compagnons, le raisonnement personnel (ijtihâd) de ceux-ci, la langue arabe (notamment à travers la poésie qui était considérée comme le recueil des arabes), leur propre raisonnement personnel et la tradition judéo-chrétienne. Cette dernière source fut plus ou moins employée en fonction des personnes et des auteurs. Pour les commentateurs tardifs, elle devint sujette à caution et même irrecevable.

Après la mort du prophète, les compagnons se répandirent dans différentes villes. Historiquement, trois villes devinrent des centres d’apprentissage du Tafsîr : La Mecque, Médine et Kufa.

À La Mecque, où Ibn ‘Abbas avait enseigné, les élèves de celui-ci devinrent les savants de la région. Ce fut le cas de ‘Ikrimah (m. 104 AH), de Tâwûs (m. 106 AH) et de ‘Ata Ibn Rabah (m. 114 AH).

À Médine, ‘Ubay ibn Ka‘ab transmit le flambeau à Abu al-‘Aliya (m. 90 AH), Muhammad Ibn Ka‘ab al-Quradiy (m. 118 AH) et Zayd Ibn Aslam (m. 136 AH).

À Kufa, ‘Abd-Allah Ibn Mas‘ûd transmit le flambeau à ‘Alqama Ibn Qays (m. 61 AH), Masrûq Ibn ajda» (m. 63 AH) et à al-Aswad Ibn Yazîd (m. 74 AH). Les autres successeurs de Kufa, connus pour leur connaissance du tafsîr, étaient: ‘Amir al-Sha‘bî (m. 109 AH), al-Hasan al-Basri (m. 110 AH) et Qatâda al-Sadûsî (m. 117 AH).

Al-Hassan al-Basrî fait partie des plus éminents successeurs. Il est né à Médine, en 642, sous le califat de Umar Ibn al-Khattâb. Il transmit plus de 1 400 hadiths dans neuf recueils. Ses élèves étaient si pieux et si ascètes qu’ils créèrent des centres de dévotions à Bassora qui firent la renommée de cette ville. Ibn Taymiyya considère même que ce fut le berceau du soufisme.

Au cours de cette période, des récits issus de la tradition judéo-chrétienne (les fameuses isrâ’iliyâtes) furent introduites massivement dans le tafsîr. Ces récits provenaient de chrétiens et juifs ayant embrassé l’islam, comme ‘Abd Allah Ibn Salam, Ka‘b al-Ahbar, Wahb Ibn Munabbih et Abd al-Malik Ibn Jurayj. Les récits bibliques évoqués parfois de manières très elliptiques dans le Coran pouvaient en effet être expliqués par la bible. Ce qui sembla donner caution à de nombreux autres récits de provenances variées.

C’est aussi l’époque où les hadiths apocryphes apparurent en masse, en raison des conflits politiques.

Période de la compilation

L’étape suivante de l’histoire du tafsir est appelée période de la compilation.

Les travaux les plus importants de cette époque furent réalisés par des savants en Hadith, lesquels avaient dans leurs ouvrages des sections sur le tafsîr. Les grands noms de cette époque sont Yazid Ibn Harûn as-Sulami (m. 117 AH), Sufyân al-Thawri (m. 161 AH), Sufyan Ibn ‘Uyaynna (m. 198 AH), ainsi que Waki‘ Ibn al-Jarrâh (m. 197 AH), Shu‘ba Ibn al-Hajjâj (m. 160 AH), Adam Ibn Abî Iyâs (m. 220 AH) et ‘Abd Ibn Humayd (m. 249 AH). Aucune des œuvres de ceux-ci n’a survécu jusqu’à nos jours.

Peu à peu la littérature du tafsîr s’est séparée de celle du hadîth et est devenue indépendante. Puis les tafsîrs complets sont apparus.

Les manuscrits écrits au cours du premier siècle de l’hégire ayant disparus, il est difficile de dire qui est le premier à avoir écrit un commentaire du Coran complet.

L’un des plus grands classiques disponibles est le tafsîr de Muhammad Ibn Jarîr al-Tabari (m. 310A.H.). Bien que fortement basé sur les récits, celui-ci aborde également l’analyse grammaticale, les différentes récitations et leur signification. L’auteur, donne également parfois son avis personnel, surtout pour trancher entre des avis précités. À bien des égards, il peut être considéré comme le premier commentaire à tenter de couvrir tous les aspects d’un verset. D’autres tafsirs suivirent rapidement, en particulier ceux d’Abû Bakr Ibn Mundhir al-Naisapurî (m. 318 AH), Ibn Abî Hâtim (m. 327 AH), Abû Shaykh Ibn Hibbân (m.369 AH), Al-Hakim (m. 405 AH) et Abu Bakr Ibn Mardawayh (m. 410 AH).

Peu à peu, des tafsîrs plus spécialisés sont apparus : certains mettant l’accents sur la grammaire, d’autre sur la jurisprudence, d’autres sur la mystique. Les Tafsîrs sont aussi devenus confessionnels, sunnites, shiites, mutazilites, etc.

Deux grandes tendances se sont dessinées : celle du tafsîr par les textes, avec par exemple l’illustre Ibn Kathir (m.774 AH) et celle du tafsîr fondé sur l’avis personnel, avec l’illustre Fakhr Al-Dîn Al-Razî (m. 606 AH). Cette deuxième forme de hadith se fonde sur l’usage des sciences de manière plus large : la logique, la rhétorique, l’astronomie, la théologie discursive. Les exégètes comme Râzî étaient des savants pluridisciplinaires.

En réalité, ces deux approches ne peuvent être complètement séparées. Car la seconde fait malgré tout grandement usage des textes, et la première, dans sa nécessité de croiser les textes, de les exploiter quand ils ne sont pas explicites, ou d’arbitrer entre eux lorsqu’ils sont contradictoires, a également recours à l’avis personnel. Il s’agit donc plus de proportion dans l’usage de l’un et de l’autre.

De nos jours, le tafsîr continue sont évolution, tentant de répondre aux exigences de l’époque.